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Report : La Nòvia

Petit retour sur le concert de La Nòvia au Temps Machine le 17 octobre 2019 par Magali De Ruyter

Au soir du 17 octobre 2019, et après l’excellent concert du groupe Ni (metal prog, math rock), se sont produits au Temps Machine les membres du collectif La Nòvia, dans leurs formations « Maintes fois » puis « les Géantes ».

Quelques heures plus tôt, les musiciens m’avaient livré leurs conceptions de leurs musiques au cours d’une interview passionnante. À l’approche du concert, il me semblait malgré tout n’avoir aucune idée de ce qui allait se passer. Comment ces multiples réflexions sur les manières d’expérimenter la musique allaient-elles s’incarner ? J’aimais cette sensation étrange de curiosité mêlée d’impatience. À ma grande surprise, le concert a explicitement incorporé tous les ingrédients dont les musiciens avaient précédemment discuté. Assurément, l’expérience, sensorielle, corporelle, est à vivre davantage qu’à rendre compte. Je vais tout de même m’y essayer.

J’ai vécu le long crescendo qu’est « Maintes fois » véritablement comme une mise en place de la danse, qui prendrait finalement possession des corps avec « Les Géantes ». Dès le commencement, l’expérience est tant visuelle qu’auditive. Le son est minimal, mais le geste est musical. Tous mes sens sont à l’affût de ce qui va, ou non, se passer. Je ne m’attends à rien et je m’attends à tout. Un à un, les huit musiciens assis en arc de cercle entrent en mouvement et en action. Progressivement, le silence disparaît et la matière sonore s’épaissit. Le crescendo s’installe tant par l’accumulation de sons que par le volume grandissant de chacun. L’individuel et le collectif s’entremêlent et se donnent à voir comme à entendre. On est en présence d’un collectif d’individus : en son sein, aucun ne s’efface, chacun évolue plutôt à sa manière au profit d’un ensemble commun. L’exemple du chanteur est particulièrement révélateur de cette dynamique. Au plus fort de la tempête sonore, sa voix, que l’on entendait clairement depuis le début, est engloutie. Sa place n’en demeure pas moins centrale : assis au milieu de l’arc de cercle, ses lèvres continuent de bouger. Le son se fait alors image.

Puis les pieds se mettent à battre collectivement la mesure, dans une sorte de mouvement dansé typique du jeu de diverses musiques traditionnelles françaises. Le volume sonore semble atteindre son paroxysme. Ça vrombit et ça tourbillonne, dans la salle comme dans mon corps : impression étrange de vivre une scène de deux manières simultanément (et je ne suis sous l’emprise d’aucune substance illicite). Certains spectateurs/auditeurs sont assis à même le sol, les yeux fermés, dans une sorte d’état méditatif. Je me déplace afin d’appréhender le son différemment selon les endroits.

Un à un, les musiciens cessent de jouer. En conséquence, on s’attendrait à un decrescendo ramenant au silence. Le volume sonore, par voie électronique, ne cesse pourtant d’augmenter, contrastant à présent avec l’immobilité des musiciens. C’est brutalement qu’émerge le silence. J’aimerais qu’il dure, comme élément à part entière de la composition, comme élément de suspension du temps. Bientôt il est brisé par les applaudissements. Trop rapidement à mon goût. Signe, si besoin en était, que nous expérimentons chacun différemment.

L’expérience individuelle d’une situation collective, l’imbrication du sonore et du visuel, le geste musical, l’incorporation et le mouvement, ne sont pas des éléments spécifiques à La Nòvia. Au contraire, ils sont le propre implicite de tout concert, tant du côté du groupe qui se produit que de celui du public. La singularité de La Nòvia consiste, à mon sens, davantage en l’attention portée à ces événements. En les élevant au rang de constituants musicaux de premier plan, elle les donne à expérimenter plus perceptiblement. En se produisant sur une scène de « musiques actuelles », elle ouvre cette expérience à un public peut-être moins rompu aux scènes « trad » et « expérimentale ». On peut simplement regretter que davantage de personnes n’ait accédé à cette expérience ce soir-là.